Il « aime plus paris », donc.
On est stressés, on se parle plus, on est arrogants, pour qui on se prend, etc.
Je moquais les déclarations de N. Hulot il y a quelques jours, en lançant en l’air une histoire de slip en cuir. Je n’avais pas vraiment pris le temps de préciser ma pensée, mais l’occasion s’impose aujourd’hui, car j’entends la même détresse derrière le paradis amazonien de Nicolas que dans le désamour de T. Dutronc.
Le « mécontemporain » (trouvaille de Chantal Delsol je crois) est malade, et pleure un paradis lointain (l’amazonie), ou perdu (Avant, en général).
Ici : anonyme, triste, pollué, stressé, égoïste…
Là bas : propre, accueillant, solidaire, chaleureux, authentique, spirituel, etc.
Aujourd’hui : Déshumanisé, individualiste, injuste, anonyme, laid, violent…
Avant : Fraternel, simple, beau, tranquille…
Il ne s’agit évidement pas de dire que les indiens sont des blaireaux parce qu’ils n’ont pas d’i-phone et on ne peut bien sûr que respecter leur présence au monde et la précision de leurs sarbacanes, mais ce qui est terrible, c’est qu’à force de nous persuader que notre société nous aliène et nous fait souffrir, nous finissons par y croire.
Au moyen âge, les épidémies de peste ou de variole décimaient la population. C’est aujourd’hui une épidémie de dépression qui ronge l’occident. Une étude récente affirmait que le suicide est désormais la PREMIERE cause de mortalité chez les 35-44 ans en France. On peut sans doute trouver de nombreuses explications à ce triste record, mais je suis intimement convaincu qu’il a à voir avec une désespérance post-moderne occidentale. Comment désirer l’avenir, si l’on est persuadé que tout va de plus en plus mal ?
J’ai toujours été gêné par le titre cynique d’Huxley, qui utilise "meilleur des mondes" pour signifier le pire des mondes. Cette pirouette me met mal à l’aise car elle porte l’idée que le meilleur est irrémédiablement voué au pire ; et que le désir de ce monde n’est qu’une illusion de gogos, ou pire, un fantasme fasciste hitlero-américain.
Alors qu’espérer ? Un monde souffrant, se préservant soigneusement du risque de devenir meilleur ? attendre impatiemment le « plus mauvais des mondes » ?
J’ai eu la chance de tomber assez tôt sur la « lettre ouverte aux gens heureux » de Louis Pauwels, qui a bouleversé mon adolescence, et que je lis à peu près chaque année pour tenir tête à la sinistrose.
Je lui laisse donc bien entendu les lignes de fin.
« Ne me demandez pas : de quel bonheur parlez vous ? Je parle du bonheur. Tout le monde s’entend la dessus. C’est un mot détesté par nos philosophes, parce qu’il se passe de commentaires.
Il n’est pas difficile d’être malheureux et mécontent. Il suffit de s’en remettre à l’humeur triste et irritée, qui n’attend que ça. Il suffit de bouder le monde, de s’asseoir à l’écart, et d’attendre en râlant le jour J de la distribution des raisons de vivre. Mais le jour J ne se lève jamais. L’homme qui s’est abandonné à la pente de la tristesse et de l’irritation ne voit venir qu’un ennui toujours plus lourd et une haine toujours plus profonde de soi-même, de tout, et de tous. Qu’il nome donc cela le sentiment révolutionnaire, s’il éprouve le besoin de draper son cadavre puant. Sous cette draperie, il croit qu’il bouge. C’est seulement le cadavre qui fermente. Il s’imagine manifester quelque majesté en refusant les offrandes d’un monde qui fonctionne malgré lui. Il manifeste seulement que rien ne pourrait le désennuyer de lui même, sinon le malheur des autres.
Il est difficile d’être heureux. Il faut de l’esprit, de l’énergie, de l’attention, du renoncement et une sorte de politesse qui est bien proche de l’amour. C’est parfois une grâce d’être heureux. Mais ce peut être, sans la grâce, un devoir. Un homme digne de ce nom s’attache au bonheur, comme au mât par sale temps, pour se conserver à lui même et à ceux qu’il aime. C’est un devoir d’être heureux, et c’est une générosité.
Persuader les hommes qu’ils sont malheureux est une action infâme et facile. C’est une tâche sacrée que de répéter à l’homme qu’il est heureux, et qu’il ne s’agit pour lui que de s’en rendre compte.
C’est entendu, il y a des misères et des injustices. Nous devons travailler à les réduire. Mais ce n’est pas en se dégoûtant du bonheur là où il est que nous réparerons le malheur là où il est. »
Louis PAUWELS,
Lettre ouverte aux gens heureux, Albin Michel 1971.
